Copenhague, la championne pragmatique de la smart city

La capitale danoise truste la première place d’un récent classement mondial [1] des villes les plus « smarts ». Mais à Copenhague, la technologie se veut d’abord au service de la douceur de vivre.

Copenhague, la plus « smart » des villes mondiales ? À l’évocation de ce classement, les Danois semblent étonnés. Leur cité, ils en sont certes fiers : fiers de ses nouveaux bâtiments à l’architecture décidée, comme l’opéra ou encore le Diamant, annexe sombre et brute de la Bibliothèque nationale, des tiers-lieux éphémères de ses anciens quartiers industriels dans lesquels ils se précipitent, ou de leur toute neuve centrale d’incinération dans laquelle ils iront bientôt skier !

Bref, tous trouvent Copenhague vivante, branchée, voire turbulente. Mais smart ? « Je préfère le terme de “wise city”, autrement dit de ville “sage”. Car la technologie n’est qu’un moyen pour construire des villes durables, et surtout agréables », estime Torben Klitgaard, le directeur de Bloxhub.

Si l’on en croit sa page internet, Bloxhub est un simple espace de coworking. Visiter ses 6 500 m2 est pourtant un émerveillement : les bureaux et petits salons de discussion, tous constitués de matières différentes, forment un paysage bucolique, tapissé de fleurs et d’œuvres numériques. Avec une vue imprenable sur la ville, le port, mais aussi sur l’exposition Welcome Home, consacrée à l’habitat de demain, et qu’abrite le Centre d’architecture danois, lui aussi hébergé dans le nouveau joyau de Copenhague : le Blox, inauguré le 5 mai dernier et construit par les architectes néerlandais d’OMA.

Bloxhub, le cœur battant de la smart city

Ici se retrouvent ingénieurs du bâtiment, data scientists, urbanistes, anthropologistes ou designers. « La seule façon de traiter la complexité des villes modernes est de provoquer les rencontres, poursuit Torben Klitgaard. C’est peut-être cela le secret de la smart city à la danoise ! » Tous utilisent librement les cinq laboratoires du lieu, comme le plateau de réalité virtuelle ou le data lab. Le Copenhagen solutions lab, créé par la municipalité pour optimiser le traitement des données de la ville, s’est d’ailleurs installé dans les lieux. Comme le groupe danois de BTP MTH Hojgaard Group, l’ingéniériste américain Thornton Tomasetti ou encore HD Lab, une start-up spécialisée dans le scan en 3D des pièces d’un bâtiment, l’imagerie en temps réel des chantiers, etc.

Si Bloxhub fourmille déjà, « c’est parce que Copenhague s’est fixé un objectif très clair : atteindre la neutralité climatique d’ici 2025. Cela oblige chacun à réfléchir d’une façon radicalement nouvelle », estime Torben Klitgaard. « Nous voulons que Copenhague devienne un laboratoire où les entreprises, danoises ou étrangères, testent leurs solutions », expliquait Frank Jensen, le maire de la ville, lors de sa récente visite à Paris. Et de fait, si Bloxhub est le cœur du « smart Copenhagen », ses rues en sont les « living labs ».

INTÉRIEUR BLOXHUB ©R_Hjortshoj –Coast

Laboratoires à ciel ouvert

À Albertslund, dans la proche banlieue, Kim Bostrom pianote sur son smartphone et la musique surgit du lampadaire tout proche. Ici, Gate 21, une organisation qui aide les municipalités du Grand Copenhague dans leur démarche « smart city », a ouvert 12 km de rues aux spécialistes mondiaux de l’éclairage public. Une trentaine de sociétés, dont Citelum (groupe EDF), ont installé 80 solutions d’éclairage urbain différentes, aux performances dûment monitorées. L’idée était que les édiles locaux puissent choisir leurs éclairages LED en toute connaissance de cause. Mais DOLL (danish outdoor lighting lab) a été dépassé par son succès : « 58% des municipalités danoises sont venues et plus de 100 autres villes représentant 30 pays », raconte son responsable. Il a donc élargi son champ. Connectés, les lampadaires sont devenus le réceptacle de multiples équipements : recharge de véhicules électriques, capteurs de qualité de l’air ou de bruit, caméras permettant de détecter les places de parkings vides…

Le living lab des nouvelles énergies se trouve, lui, à Nordhavn, à l’est du centre-ville. « Ici, pointe Christoffer Greisen, le chef de projet, 25 logements sont monitorés et leurs données analysées par l’université technologique. » Là, 15 bâtiments économes en énergie sont parfois déconnectés du réseau de chaleur – qui alimente la quasi-totalité de Copenhague – pour lisser les pointes de consommation. Un peu plus loin, des ballons d’eau chaude branchés sur le réseau de chaleur s’alimentent à l’électricité lorsque la production éolienne est importante. Dans le parking, des bornes permettront bientôt de planifier les recharges des véhicules électriques en fonction de la teneur en CO2 de l’électricité.

 

Le silo, dessiné par les architectes de COBE, est un immeuble d’habitations situé dans le nouveau quartier de Nordhavn et utilisant la structure de l’ancien silo à grains du lieu. @rasmus hjortshoj/COBE

L’architecture au centre de la smart city

« Nordhavn accueillera, à terme, 35 000 habitants et autant d’emplois », détaille Marc Jorgensen, au centre de développement urbain de la mairie. Mais si le quartier est en plein chantier, « nous avons voulu préserver l’histoire industrielle du lieu. La ville de demain ne doit pas oublier son passé », estime Stine Lund Hansen, directrice du développement chez COBE, le cabinet d’architectes qui a dessiné le plan directeur. Ainsi, plutôt que d’être détruits, les silos à grains ont été transformés en logements.

Autre trait saillant : espaces publics et privés se mêlent allégrement. « Au Danemark, nous avons traditionnellement une approche holistique de l’architecture. Les façades et bordures sont des zones de transition entre les espaces privés intérieurs et les espaces publics extérieurs, destinées à des usages tant privés que publics, et à l’accueil de locaux partagés », expose Natalie Mossin, directrice de l’Institut d’architecture et de technologie et commissaire du pavillon danois à la biennale de Venise.

[son titre en anglais : head of institute of Architecture and Technology, curator for the danish pavilion at the Venice Biennale). EN ANGLAIS, (puisque la citation a été revue) : « Facades and edgezones are considered as transition zones beween the inner private spaces and the outdoor public space, and should facilitate private, as well as public needs, and support community building. » Elle travaille du reste main dans la main avec Sofie Stilling, paysagiste. Travail en équipes pluridisciplinaires, concertation, pragmatisme politique et économique : les ingrédients de la smart city danoise ne seraient-ils pas, somme toute, assez similaires à ceux de son modèle social ?

(1) Classement Easy Park 27/11/2017, voir Urban Utopia n°1.

Sur le même sujet

Haut