Faire du Nouvel Agenda Urbain mondial une chance pour les banlieues françaises ? Par Nicolas Buchoud

Le Nouvel Agenda Urbain adopté à Quito en 2016 à l’issue du Sommet Habitat III semble bien éloigné des préoccupations du quotidien des franciliens, estime Nicolas Buchoud, président du Cercle Grand Paris de l’Investissement Durable, fondateur de Renaissance Urbaine.

Les travaux récents sur l’analyse des pauvretés dans le Grand Paris montrent une tendance à l’accélération et à l’aggravation des disparités et des ruptures territoriales et les politiques publiques semblent marquer le pas. En ce début de 2018, les débats du Forum Urbain Mondial de Kuala Lumpur sur la place des villes dans l’Agenda 2030 des Nations-Unies offrent pourtant l’occasion de mieux saisir les origines d’une crise des banlieues qui n’en finit pas et de proposer de nouvelles perspectives.

World urban summit 9. Kuala Lumpur. © DR

Il faut revoir les termes du débat et remettre les questions de solidarité -et pas seulement d’innovation, au cœur des politiques métropolitaines et du Grand Paris. Pour y parvenir un détour par les années 1980 s’impose. Cette période a été marquée par la multiplication de travaux de recherche et des échanges qui ont associé intellectuels, journalistes, entreprises publiques et privées, architectes, sociologues, urbanistes, élus et responsables d’administrations et d’établissements publics… Ce que l’on qualifie volontiers aujourd’hui d’approche intégrée du développement urbain et de gouvernance multi-acteurs ne serait donc pas si neuf. En 1984, le projet Crise de la ville, futur de l’urbain voit le jour, coordonné par le grand historien Jacques Le Goff, relayé par l’Abbaye de Royaumont et Les Colloques de Cerisy. En 1985, c’est Fernand Braudel qui se livre à une Leçon d’histoire sans pareil au Centre des rencontres de Châteauvallon. Est-ce un simple hasard de calendrier si le plan Banlieue 89 est aussi lancé à cette période et inaugure véritablement la politique de la ville en France ?

“Droit à la ville”

Au milieu des années 1990, la France organise durant toute la durée du Sommet Habitat II à Istanbul les Entretiens de Taksim coordonnés notamment par Georges Cavallier. Elle prend rang pour promouvoir à l’échelle mondiale un « droit à la ville » et l’association de la société civile et des collectivités aux politiques urbaines définies par les Etats. Est-ce un nouveau hasard de calendrier si aux lendemains d’Istanbul, la France s’engage dans un « Pacte de relance pour la ville » (1996) puis met en œuvre une série de réformes territoriales, la loi sur les intercommunalités et la politique nationale de solidarité et de renouvellement urbain autour de la Loi SRU, des contrats et des grands projets de ville ?

Au début des années 2000, le contraste avec la riche mobilisation de l’appareil d’Etat, des ministères aux établissements publics comme la Caisse des dépôts et ses consignations, aussi bien en centrale qu’à travers ses innombrables filiales est saisissant. Alors qu’en 2005 le pays a été durement frappé par trois semaines d’émeutes urbaines et l’instauration d’un régime d’Etat d’urgence, la France est quasi absente du Forum urbain mondial de Vancouver au printemps 2006. En dehors de rares publications comme La ville stratégique, la recherche urbaine française semble dépassée et le secteur privé comme l’Etat sont quasi absents. Là où il y avait eu les colloques de Cerisy sur la Crise de la ville ou les Entretiens de Taksim, c’est la Fondation Rockefeller qui organise durant l’été 2007 le Sommet de Bellagio en Italie, qui conduit à la parution du remarquable ouvrage de synthèse Century of the City, no Time to Lose. En Europe, l’Allemagne mène de nombreux travaux jusqu’à l’adoption de la remarquable Charte de Leipzig sur la ville européenne durable lors de la présidence allemande de l’Union européenne en 2007. On comprend mieux dans ce contexte l’urgence mise en avant par le président de la république N.Sarkozy pour positionner le Grand Paris comme un territoire mondial pour les investissements.

Dix ans après Vancouver, nous pensons que la France n’a toutefois pas rattrapé le retard pris au tournant des années 2000. Les débats parlementaires sur la transformation institutionnelle du Grand Paris en 2013 et 2015 n’ont pas permis d’appréhender les relations nouvelles entre les dynamiques d’intégration sociale et spatiale locales et les transformations urbaines mondiales. On s’est contenté de marteler comme une évidence le concept de « ville monde » forgé aux lendemains de la fin de la guerre froide alors même que les champions des « global » et « mega cities » tentent eux-mêmes d’en instruire le dépassement. Alors que la France mobilise des moyens considérables pour accompagner entreprises et start-ups dans de grandes conventions comme le Consumer Electronic Show de Las Vegas, le Partenariat Français pour la Ville et les Territoires (PFVT) peine à louer un espace d’exposition au Forum urbain mondial de Kuala Lumpur. Le choix de la French Tech et du climat a-t-il été fait au détriment de la ville ?

Dans une dynamique retrouvée, pourquoi ne saisirions-nous pas l’occasion d’organiser le Forum Urbain Mondial de 2022 en France ? © DR

L’écheveau qui s’est noué au cours des années 1980 et jusqu’à la fin des années 1990 entre la formulation de politiques urbaines et de solidarité territoriale nationales, la mobilisation de réseaux intellectuels et de recherche nourris et structurés et une présence publique et privée de la France dans les enceintes internationales de négociation sur les enjeux urbains autour de questions de gouvernance, de politiques de l’habitat ou de financement des infrastructures et des services, semble s’être insensiblement dénoué au profit d’un urbanisme de projets, d’une architecture des objets et d’une passion pour les « app ».

Prendre sérieusement en compte le nouvel Agenda urbain mondial

Les conséquences sont lourdes. Le poids des solidarités repose de plus en plus sur les citoyens eux-mêmes, sur la société civile, voire sur le secteur privé. Il est urgent de prendre sérieusement en compte le Nouvel Agenda Urbain mondial.

Plus nous élargissons le spectre et plus il semble que nous soyons à un tournant profond dans la conception des politiques urbaines et de solidarité territoriale en France, comme si nous avions oublié d’arrimer nos sociétés urbaines dans la globalisation. Dans un tel contexte, comment structurer plus efficacement la valorisation du savoir-faire urbain à l’export ? Il est urgent d’exploiter toutes les opportunités offertes par les objectifs de développement durable, en particulier l’objectif n°11 consacré aux villes. Alors que les rapports entre ce qui relève du local et du global s’entremêlent dans les territoires métropolitains, nous devons mettre en place de nouvelles solidarités territoriales, associant étroitement gouvernements, société civile, secteur privé… et privilégier un travail en réseau qui relève plus de véritables coopérations et moins d’opérations de communication institutionnelle. Des territoires d’innovation comme Plaine Commune et Rêves de Scène Urbaine, des initiatives comme le projet Affordable Metropolis lancé à Kuala Lumpur par le Cercle Grand Paris et la FIABCI, la fédération mondiale des acteurs de l’immobilier, ou le Cities Partnerships Program du Global Compact des Nations-Unies montrent la voie et offrent des opportunités de partenariat nouvelles, dont nous devons à présent exploiter tout le potentiel. En 2016, l’Europe a effectué une remise à jour de la Charte de Leipzig, qui s’impose aujourd’hui comme un document de référence à l’échelle mondiale. Dans une dynamique retrouvée, pourquoi ne saisirions-nous pas l’occasion d’organiser le Forum Urbain Mondial de 2022 en France ?

 

(*) Président du Cercle Grand Paris de l’Investissement Durable, fondateur de Renaissance Urbaine, est membre du Comité exécutif de l’Assemblée Générale des Partenaires (GAP) auprès des Nations-Unies

 

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